Bernard Gilman, administrateur de l’ODTI, a rejoint le ciel des… «gilmaneries» le 12 décembre 2022

                                            Bernard Gilman  

Qui est Bernard Gilman ? Nous reprenons ici un hommage que nous avions publié le 4 novembre 2019 dans les Chroniques de l’ODTI. Nous ne pouvons parler de lui qu’au présent ! Il a été, il était et il sera toujours administrateur de l’ODTI (Observatoire des Discriminations et des Territoires Interculturels) qui réunissait hier lundi 12 décembre 2022 son conseil d’administration !
Peu de personnes dans les nouvelles générations politiques connaissent cet homme du Nord de la France, né pourtant au Nouvelles Hébrides au Vanuatu où il n’est resté que quelques… mois après sa naissance et où ses parents travaillaient dans des plantations. Parmi les anciens, beaucoup pensent que sa carrière se résume au fait d’avoir été, de 1965 à 1977, adjoint à la culture dans les deux premiers mandats de Hubert Dubedout maire de Grenoble. Or , comme le soulignait l’intéressé avec cette pointe d’humour qui le caractérisait : « Je n’ai été que conseiller municipal chargé des affaires culturelles». Cela dit, avec cette délégation, il côtoyait ainsi modestement André Malraux qui revendiquait la culture plurielle aux affaires, à l’égale des affaires étrangères. 1 A l’heure de l’étroitesse fade des identités, quel stimulant.
Quand il prit ses fonctions, la politique culturelle de Grenoble se résumait à peu de chose, un théâtre municipal, un musée de peinture, certes de qualité (rappelons-nous le conservateur Andry-Farcy 1919-1949 affichiste de talent), une bibliothèque municipale. Ville encore provinciale au début des années soixante, l’auto-labellisée capitale des Alpes qu’a si vertement critiquée Stendhal, «ce quartier général de la petitesse», s’anime encore alors au rythme des musiques militaires dominicales sous le kiosque du jardin de ville et dans les

1 – RAUCH Marie-Ange (AAAA).- Les hussards du Ministère de la Culture.-

réjouissances proposées par les galas Karsenty-Hébert au théâtre. La place Notre Dame, et ses statues des «trois ordres» en hommage au centenaire de la révolution française, contient, pour peu de temps encore, les forces vives économiques, scientifiques, syndicales et associatives. La cinquième république et les populations migrantes (populations françaises rapatriées des colonies libérées et populations immigrées appelées par un territoire qui s’industrialise en exploitant encore à domicile) vont secouer définitivement les assises de ce vieux pouvoir aux esprits corsetés encore par des fortifications symboliques.
Avec malice, Bernard Gilman répond alors aux journalistes qui l’interroge après sa désignation «aux manettes des affaires culturelles» sur ce qu’il entend faire du musée : «Le musée, je ne sais pas, je n’y suis jamais entré !». Bernard se présente souvent comme étant, avec Geo Boulloud, syndicaliste, adjoint au personnel, lui aussi dans le premier mandat de Dubedout, et qui par deux fois présida l’ODTI, les deux «tourneurs-fraiseurs» du maire (c’était leur qualification professionnelle originelle). Bernard a toujours eu un immense talent pour se jouer de ce monde «cultureux» qu’il sait mettre et remettre à sa place. Son rôle a été décisif pour hisser Grenoble à une place enviable dans le classement des villes attractives : construction de la Maison de la culture surnommée successivement «la Ma Cul», «le Cargo» et aujourd’hui la MC2 (notons au passage la progression vantarde des appellations qui ne lui doit rien), maison qu’il dirigea un temps de crise sans y prendre goût, construction du musée dauphinois, un de ces musées d’ethnographie européenne qu’André Malraux appelait «les musées du sabot, de la brouette et de la charrue »,2 promoteur du symposium des sculptures dont trois stabiles de Calder, Les trois pics, Monsieur Loyal, la Cornue et un mobile (dans le musée), l’Etoile polaire de Mark di Suvero et le mur Microcosme et Macrocosme de Yasuo Mizui au Village Olympique installation au moment de JO de 1968, développeur du réseau des bibliothèques et tant d’autres choses minuscules au quotidien qui contribuent à faire cultures. Hubert Dubedout disait de lui, selon un témoignage de Rose Dubedout « Ah ce Gillman ! » quand il lui jouait quelques tours culturo-financiers lors de conseils municipaux, des tours dont il a toujours su garder le secret fait de complicités conspiratives avec les maîtres des disciplines artistiques et les administrations parisiennes, secret sauf pour nous ODTI. Excusez du peu de réalisations à son actif en seulement 10 ans, en notre époque contemporaine où tout paraît si impossible.

2 – HAINARD Jacques (2006 ?).- L’expologie bien tempérée.- Conférence Conservateur du musée d’ethnographie de Neuchâtel.

Le parcours de Bernard Gilman ne se limite d’ailleurs pas à Grenoble et à cette activité d’élu. Il a travaillé au ministère de la Culture à partir de 1981 dont il fût promu à la retraite inspecteur général de l’administration. Au ministère il fût chargé de créer l’agence de la culture Kanak -n’en était-il pas un fin connaisseur grâce à sa naissance au Vanuatu 😉 qui le conduisit après la mort tragique de Jean-Marie Tjibaou (en 1989) à promouvoir la construction du centre culturel de Nouméa (Nouvelle Calédonie), oeuvre de l’architecte Renzo Piano, inauguré en 1998, dans le cadre de la politique des grands travaux de François Mitterrand. Il l’a fait auprès du secrétaire d’Etat Emile Biasini avec qui il avait piloté en 1968 la construction de la Maison de la Culture de Grenoble de l’architecte Jean Wogenski. Biasini, issu de l’Ecole Nationale de la France d’Outre-mer (école des administrateurs coloniaux, voir Delavignette 3) avait été un des initiateurs de la politique française d’action culturelle en Afrique (premier projet à Fort Lamy Tchad conçu par Le Corbusier) et un pilier du Ministère des Affaires Culturelles en France auprès de Malraux (programme des maisons de la culture). 4 Au sein de ce ministère, Bernard Gilman a aussi été chargé d’évaluer les centres culturels français en Afrique, en vrai «broussard» qu’il a toujours été !

3 – DELAVIGNETTE Robert – JULIEN Charles-André (1946).- Les constructeurs de la France d’outre-mer. A la mémoire de Félix Eboué premier gouverneur général noir et premier résistant de la France d’outre-mer.- Editions Corrêa
4 – RAUCH op. cit.
BIASINI Emile (1995).- Grands Travaux. De l’Afrique au Louvre.- Editions Odile Jacob.

Au sein du conseil d’administration de l’ODTI Bernard Gilman a veillé à ce que nous prenions en compte et que nous valorisions la diversité culturelle des populations migrantes que nous accueillons, rappelant à chaque fois «Ce que nous devons à l’Afrique », titre d’une exposition du musée dauphinois en 2011, à laquelle il a contribué auprès du conservateur d’alors Jean-Claude Duclos et d’Olivier Cogne, une exposition qui faisait référence à la Charte du Mandé (empire mandingue de l’Afrique de l’Ouest), charte des droits et devoirs du 13ème siècle, ancêtre de la déclaration des droits de l’homme, reconnu comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Un journaliste du Dauphiné Libéré, Roger-Louis Lachat, porté par un lectorat très conservateur avait traité de «gilmaneries» les initiatives culturelles très novatrices et métissées de Bernard Gilman, ce qu’une certaine opinion publique voyait comme «une menace de gouffre à argent comme du surplus, du luxe et du plaisir». 5 Effectivement, sans surplus et sans vivre dans le luxe, Bernard Gilman a continué à prendre du plaisir en côtoyant ces « étranges étrangers » que poétisait Prévert et que nous accueillons tous les jours dans notre communauté-territoire-tremplin de Très Cloîtres à Grenoble.
Belle attitude de vie dont il n’a jamais voulu faire une leçon. Nous sommes fiers d’avoir connu ce qui s’appelle une belle personne. A ses enfants et petits enfants un étrange salut du haut du ciel des gilmaneries.

5 – MOINOT Pierre (1993).- Tous comptes faits.- Ed Quai Voltaire-Edima pp. 157-158. Analyse de Moinot, un conseiller d’Etat connaisseur de l’Afrique, ami de Biasini qui a rejoint Malraux comme conseiller technique au ministère des Affaires culturelles en 1960, analyse qui reflète de manière ironique l’opinion concernant la culture.

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